Qui va garder les enfants ? Pour un véritable service public de la petite enfance

9 Nov

Tribune publiée le mardi 13 novembre 2012 sur Médiapart

La récente affaire de crèche clandestine à Marseille a mis en lumière une énième fois la réalité de la pénurie de modes d’accueil des jeunes enfants en France. Si l’opinion semble découvrir les difficultés pour trouver une place en crèche, quel parent n’a pas déjà été confronté à un véritable casse-tête pour accueillir son enfant ? Même en entamant des démarches dès le milieu de la grossesse, la quête d’un mode de garde est un véritable parcours de combattant-e. Il y a urgence à y remédier. En France, 60 % des enfants entre 0 et 3 ans sont gardés par leurs parents, et dans la majorité des cas par leur mère. Seuls 10 % des enfants de cette tranche d’âge ont une place en structure d’accueil collectif. Les autres enfants sont confiés à des assistantes maternelles – on devrait dire « parentales » tant l’assistant-e ne supplée l’éducation pas seulement de la mère mais des deux parents – ou encore aux grands-parents.

Aujourd’hui encore, le trop faible nombre de places en crèche implique que la question de la prise en charge des enfants de 0 à 3 ans est essentiellement d’ordre privé. Le système D prime dans la majorité des cas et la solution retenue l’est souvent par défaut. Il est encore considéré comme allant de soi que le jeune enfant soit gardé par sa mère. Pourtant, la mère n’est pas la seule personne capable de s’occuper de l’éducation, de l’éveil et du développement de son enfant. Un accueil par des professionnel-le-s de la petite enfance qualifié-e-s  favorise le développement physique et psychique de l’enfant ainsi que sa sociabilisation. Le père pourrait être également un relais et partager davantage les responsabilités familiales : ils ne sont pourtant que 6% à prendre un congé parental. La période de la petite enfance est donc essentiellement prise en charge par la mère, souvent au nom de compétences maternelles supposées innées. Or la parentalité relève d’une somme d’expériences acquises et non pas d’aptitudes naturelles qui se révéleraient à la naissance de l’enfant.

Alors que les couples biactifs se sont généralisés, l’offre d’accueil de la petite enfance ne suit pas cette évolution. L’accueil de la petite enfance n’a pas sa place au rang des services publics. Ainsi, il est considéré comme légitime qu’un enfant de 3 à 6 ans soit scolarisé à l’école maternelle – pré-élémentaire ou enfantine, devrait-on dire-  autant l’accueil des enfants de 0 à 3 ans semble encore une politique publique facultative. La création d’un véritable service public de la petite enfance, comme il existe un  service public de l’éducation de 6 à 16 ans devrait être dans le droit prolongement de l’avancée sociale majeure qu’a constitué la scolarisation généralisée dès 3 ans.

Car derrière cette question se cache l’enjeu de l’autonomie des femmes. Nous savons en effet que l’arrivée d’un enfant a des conséquences principalement sur la vie professionnelle et sociale des femmes, alors qu’elle en a peu sur celle des hommes. Les femmes sont les premières à interrompre ou réduire leur activité pour pouvoir articuler vie professionnelle et familiale, pour payer le prix fort, avec des inégalités professionnelles accrues des trajectoires professionnelles hachées, du temps partiel subi, de la précarité, et à l’arrivée, une retraite bien moindre. L’argument des choix personnels des femmes de vouloir élever elles-mêmes leurs jeunes enfants est souvent brandi en étendard. Mais cet argument-là, nous ne serons prêt-e-s à l’entendre que le jour où l’offre d’accueil du jeune enfant rendra réellement possible le choix – plein et libre – entre deux alternatives. La création de places de modes d’accueil des jeunes enfants est donc un levier essentiel pour l’emploi des femmes après leur congé maternité ou après une période de chômage.

De plus, les inégalités sociales et géographiques sont flagrantes : le nombre de places est très variable selon les régions ou les villes. A Paris, 30 % des enfants de cette tranche d’âge bénéficient d’une place, mais entre 6 et 9% en Charente-maritime ou en Côte-d’Armor. Si les quelques critères d’attribution peinent à prendre en compte les revenus et les situations sociales, les familles aisées ont néanmoins les coudées plus franches pour recourir à des structures privées ou à des modes d’accueil individuels à domicile. Des personnes en recherche d’emploi se voient refuser des places en crèche au prétexte qu’elles ont du temps pour garder leur enfant. Mais comment trouver un emploi sans avoir un mode d’accueil garanti pour son ou ses enfants ? Les inégalités territoriales et sociales jouent à plein.

Face à de telles inégalités, on ne peut s’attendre à ce qu’un gouvernement de gauche qui a fait campagne sur le sujet de l’égalité entre les femmes et les hommes, fasse preuve d’ambition dans ce domaine. Il y a là matière à se démarquer du précédent gouvernement : seules 42 000 places ont été créées pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy qui en avait pourtant promis 200 000 places ainsi que la  mise en place d’un droit opposable à l’accueil de jeunes enfants qui est resté lettre morte. Dans le même esprit, le décret dit « Morano » a gonflé artificiellement le nombre de places, en augmentant la capacité d’accueil par structure et par professionnel-le, créant un véritable surbooking des crèches. La réponse de l’Etat doit passer par l’investissement dans un service public ou associatif à but non-lucratif, et non dans le recours à des solutions « clés en mains » privées et lucratives, accessibles aux seules familles aisées.

Parmi les 40 engagements pour l’égalité femmes-hommes de François Hollande, présentés pendant la campagne présidentielle, on trouve la mise en place d’un « service public de la petite enfance » mais aucun chiffre précis n’a été annoncé. Les associations féministes demandent la création de 500 000 places en crèche d’ici cinq ans. Loin d’être exorbitante, cette exigence ne couvrirait qu’à peine 30% des besoins. La société doit se donner les moyens d’une part de développer des modes d’accueil de qualité, en nombre suffisant,  accessibles géographiquement et financièrement, et ce faisant ou partant de soutenir l’autonomie des femmes.

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